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[Management] Manager en confinement, immersion dans la vie d’un sous-marin nucléaire

Vice-amiral Patrice du Puy-Montbrun

 

Conditions de vie, gestion des emplois du temps et des égos. Cultiver un objectif commun et se transcender… Autant d’aspect évoqués dans cette discussion à bâtons rompus. Entretien avec Patrice du Puy-Montbrun, ancien commandant de sous-marin nucléaire lanceur d’armes (SNLE) L’Inflexible.

Dans quel état d’esprit sont abordées ces missions qui confinent une centaine d’hommes pendant plus de 10 semaines ?

Vice-amiral Patrice du Puy-MontbrunPatrice Puy-Montbrun : Les médias s’enrichissent chaque jour d’expériences de confinement dûment commentées. Doit-on alors en ajouter même si, ancien commandant de sous-marin nucléaire on a passé plus de deux ans et demi de sa vie confiné sous la mer ? Un commentaire encourage à le faire. Le confinement, entend-on, contraint nos libertés naturelles. Pourtant, n’ai-je pas eu la liberté plus que naturelle de participer avec d’autres à la sécurité de notre pays dans un confinement on ne peut plus marqué par plus de dix semaines passées entièrement sous la mer à chaque mission, sans jamais voir le jour et entouré de plus de cent personnes vivant les unes sur les autres sans confort aucun ? Cette liberté de vivre ce que l’on a souhaité, l’expression même du tempérament, est celle de chaque membre d’équipage volontaire pour une mission dont l’objectif est partagé par tous. Elle explique nombre d’interrogations : comment gérer l’absence de contact avec l’extérieur (comment gérer l’humain pour maintenir le cadre professionnel et pour autant amical ? Comment traiter d’inévitables conflits ? Comment maintenir les objectifs quotidiens ?

 

La discipline militaire est-elle un passage obligé dans des situations de long confinement ?

P. P-M : Le mot confinement avec ce qu’il impose à tous pourrait nous rapprocher de ceux de nos officiers, officiers mariniers, quartiers maitres et marins qui exercent aujourd’hui dans les océans la mission de dissuasion nucléaire de la France. Plus de dix semaines passées entièrement sous la mer sans jamais voir le jour, plus de cent personnes les unes sur les autres sans aucun confort. Diable ! Comment font-ils pour se supporter aussi longtemps ? À ceux qui manifesteraient une inquiétude légitime à l’égard de la discipline militaire de la Marine Nationale en l’estimant inacceptable dans leur cas on peut apporter une réponse immédiate. Il n’y a pas de discipline militaire. Elle ne s’exerce pas.

 

C’est à cent que l’équipage est plus fort dans sa mission par sa solidarité exemplaire, la mobilisation de ses ressources, de ses énergies et de ses volontés

 

Pouvez-vous résumer le contexte dans lequel s’inscrit la force de dissuasion nucléaire ?

P. P-M : D’abord le volontariat. Tout le monde est volontaire pour une mission dont chacun partage le but. Ici l’arme nucléaire. Elle est horrible, ce qui est effrayant. Mais nul n’y échappe, ce qui est rassurant. Ces messieurs que l’on nomme Grands au sens de Boris Vian dont on célèbre très justement l’anniversaire n’y échapperont pas, eux, non plus. Aussi, avant d’en venir à l’extrême de ces guerres mondiales qu’ont connu nos aïeux, ils jugeront bon de réfléchir. Et d’éviter leur mort. Donc la nôtre. Pas de guerre : l’arme nucléaire est rassurante. Une arme de « non-emploi non sans effet ». Pour ce faire toutefois, il faut s’assurer qu’elle ne peut pas être éradiquée d’un premier coup en donnant l’avantage définitif à l’assaillant. Aujourd’hui on ne sait pas mieux faire qu’en la mettant sous la mer tant que les armes y sont parfaitement protégées. D’où le sous-marin nucléaire lanceur d’armes nucléaires (SNLE). Et son équipage qui met en œuvre le non-emploi non sans effet.

 

Comment gérer le peu d’espace ?

P. P-M : Il y a peu de place à bord. Chacun y est essentiel. Chacun est donc utilement considéré par tous les autres pour ce qu’il sait apporter à la mission, un apport bien sûr impératif de sa part. Personne ne le fera à sa place. Ainsi tout le monde en vient-il à exister et compter de façon égale dans une petite société humaine tendue vers un objectif partagé.

 

On peut observer qu’il n’y a pas la liberté de la grasse matinée. Ni celle d’avoir une fois au moins une nuit complète. C’est ainsi. La liberté d’un tiers s’arrête là où elle nuirait aux deux autres

 

Quel est votre ressenti sur les sous-mariniers et leur coupure avec le monde extérieur ?

P. P-M : Les objectifs partagés par, et seulement partagés par la libre conscience qu’en ont chacun savent les grandir tous. Du matelot au commandant. Avec considération réciproque. Le confinement n’est alors rien. Une entrave physique du corps. Rien devant la liberté de l’esprit, voire de l’âme selon certains. Oui, pendant une patrouille de SNLE plusieurs femmes de jeunes membres d’équipage accouchent. En fait ils sont tous jeunes. La moyenne d’âge est de moins de trente ans. Les Media nous font pleurer sur des pères qui aujourd’hui ne peuvent pas y participer. Un montage pour l’audimat disons-le crûment. Pas de rapport avec l’extérieur, pas de regard sur l’arrivée du bébé pendant la mission, c’est le choix assumé par sa femme des valeurs professionnelles de son mari. Ce qui n’est en rien inhumain comme l’exemple donné le ferait croire. À l’appareillage, en se séparant d’elle, on sait qu’elle va donner naissance à un enfant dont on connaîtra assurément aussitôt l’état de santé, le poids – valeur essentielle, avec le bonheur de le prendre bientôt dans ses bras. Bientôt c’est un peu plus long que les trois jours de confinement aujourd’hui. Et alors ? Celle qui est grandie par son consentement vient de donner un bel exemple de soutien à l’engagement de son mari. Au bilan c’est à deux qu’ils sont plus forts dans leur couple. C’est à cent que l’équipage est plus fort dans sa mission par sa solidarité exemplaire, la mobilisation de ses ressources, de ses énergies et de ses volontés. Oui, il arrive à chacun de douter. Heureusement tour à tour. Pas tous ensemble. Au Tarot, par exemple dans le temps libre, un sur quatre seulement. Jeu remarquable qui permet de faire entrer aussitôt le cinquième qui passerait par là. Alors tous se parlent. Pas uniquement pour jouer, ce n’est pas l’essentiel. On se parle par besoin normal et naturel d’entraide. Surtout pour celui qui faseye un peu. Il va probablement finir la partie plus rassuré.

 

Gestion des conflits, des tempéraments, des humeurs…comment cela se passe-t-il à bord ? Comment « manager » dans une situation de confinement ?

P. P-M : Écouter, ressentir c’est le devoir du commandant en second et de monsieur le médecin et de ses infirmiers. C’est aussi celui des représentants de l’équipage. Ils n’ont pas pour objectif de terminer leur carrière au Conseil économique et social mais celui de s’occuper réellement de ceux dont ils ont la charge. De les écouter avec attention. De les comprendre. De désamorcer tout conflit avant qu’il ne dégénère. En aidant. Plus vieux, plus riches d’informations sur la vie que chacun mène, plus sages, ils apprennent à relativiser et proposent leur savoir. Oui encore, le maintien de l’attention n’est pas chose facile.

 

La notion de responsabilité individuelle est vitale pour la sécurité de tous ? Comment la cultiver ?

P. P-M : La responsabilité de chacun le rappelle à son devoir. En forçant un peu le trait : ne pas transformer le réacteur nucléaire en Tchernobyl. Éviter l’explosion des huit cents tonnes de poudre, celle des missiles balistiques, trois fois AZF à Toulouse. S’interdire tout incendie électrique à bord, ce pourquoi un sous-marin nucléaire est au fond dans la mer de Norvège. Veiller à ce que les torpilles ne prennent pas feu, ce qui est arrivé à un autre. Parer toute avarie grave, ce qui a conduit depuis la fin de la dernière guerre quatre sous-marins nucléaires au fond de l’océan Atlantique. Assurer évidemment la conservation en toute sécurité des armes nucléaires, mille fois Hiroshima par sous-marin. Assurer encore d’être continûment et parfaitement caché dans les recoins d’un Océan où vous recherchent les satellites, les avions, les navires et les sous-marins de l’adversaire potentiel autant qu’il en ait. Savoir mieux qu’eux où sont les irrégularités des courants, de la salinité de la mer, de sa température comme de tout ce qui affecte les moyens de vous trouver afin de les leurrer…

 

Quelles en sont les concrétisations d’un point de vue de l’organisation ?

P. P-M : Il faut un cadre pour cela. La vie doit être réglée. Elle l’est, confrontée au fonctionnement continu du navire avec des hommes qui ne rentrent pas se reposer chez eux quand s’achève le temps légal de travail. L’essentiel de l’équipage est divisé par trois. Quatre heures d’un travail repris huit heures après qu’il ait été confié aux deux autres tiers. Ceux qui sont actifs de 20h à minuit reprendront à 8h du matin, petit déjeuner pris. On peut observer qu’il n’y a pas la liberté de la grasse matinée. Ni celle d’avoir une fois au moins une nuit complète. C’est ainsi. La liberté d’un tiers s’arrête là où elle nuirait aux deux autres.

 

Comment cultiver un objectif commun ?

P. P-M : L’art nait de contraintes, vit de lutte et meurt de liberté. Je n’en appelle pas à André Gide mais à ce que nous observons plus que jamais aujourd’hui. Discrétion, dévouement, responsabilité, engagement pour notre pays et donc contraintes sont le propre du savoir-faire de beaucoup mais aussi des sous-mariniers qui maintiennent sous la mer chaque jour et continûment la permanence de la dissuasion nucléaire. Il ne doit pas être très difficile pour nous-mêmes, confinés avec nos plus proches, d’observer aujourd’hui qu’un objectif supérieur nous permet de vivre mieux ensemble. Un objectif auquel nous n’avions jusqu’ici, dans un monde humainement devenu sans véritable but, insuffisamment partagé l’importance qu’il aurait dû avoir. Quand il se présente, le temps de la satisfaction personnelle, une liberté trompeuse, n’est plus. Nous en sommes à des hommes et des femmes qui se dévouent à l’hôpital et ailleurs pour sauver des vies. Sauver des vies doit engager plus fort encore que les attentions portées à la sécurité du sous-marin et de ses armes. Nous en sommes encore à des personnes des plus discrètes qui depuis longtemps font vivre notre pays. Dans la vraie vie, hors du champ médiatique pour ne pas dire regrettablement aussi du champ politique qui consacrent trop souvent le mépris, l’évanescence et le ridicule. En fait toutes ces personnes n’ont pas besoin de l’exemple des sousmariniers. Elles savent s’engager comme eux. D’aucunes font mieux encore. On applaudit.

Propos recueillis par Geoffroy Framery